ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Stratagèmes (upāya)
à la conquête du pouvoir et de l'amour
Ce que nous enseignent l’Arthaśāstra et le Kāmasūtra

Séminaire du 4 février 2021

L’amour et la guerre, c’est l’un des schèmes structurant la pensée et la sensibilité collectives en Inde. Dans la poésie tamoule ancienne, c’est le couple akam (le monde intérieur, les poèmes d’amour) et puram (le monde extérieur, les poèmes guerriers). Et dans les textes fondateurs en sanskrit, c’est l’Arthaśāstra et le Kāmasūtra, qui nous donnent conjointement une clé d’interprétation non seulement de la vie sociale et politique mais surtout de ce que les anthropologues américains des années 1980 appelaient the politics of emotion, «les stratégies [ou stratagèmes] de la vie affective» en Asie du sud, les jeux de l'émotion et de la raison mêlant sophistique et théâtralité. L'Arthaśāstra enseigne la politique au sens de «stratégie».

Stratégie et stratagème viennent du grec stratos, l'armée, et statêgos, le général en chef. La stratégie, selon Littré, est «l’art de préparer un plan de campagne, de diriger une armée sur les points décisifs». Dictionnaire de Littré, entrée stratagème: «[1°] Ruse de guerre, [2] Tour d’adresse, de finesse, de ruse dont on use dans toutes sortes d’affaires». Un mot sanskrit pour le dire est upāya, que Wendy Doniger dans sa traduction anglaise du Kāmasūtra (la seule fiable et précise dont nous disposions) traduit par method. Stratégies et stratagème, en amour comme à la guerre, sont des méthodes pour vaincre, des méthodes de conquête. En politique comme en amour, le but de l’action est toujours le pouvoir (artha).

L'auteur du Kāmasūtra distingue les stratégies et stratagèmes auxquels on a recours dans les lieux publics et ceux qu'on emploie dans les lieux privés. Le dehors et le dedans, c'est l'un des schèmes structurant la pensée et la sensibilité collectives en Inde. Kāmasūtra, III.4.1: «Quand il voit une jeune fille (kanyā) dont l’expression du visage (ākāra) marque (aṅgita) [les bonnes dispositions], [le séducteur] emploie un stratagème (upāya) [pour l’approcher].» Commentaire de Yaśodhara: upāyā evābhiyogāḥ / te dvividhāḥ — bāhyā ābhyantarāś ceti /, «Des stratagèmes, ce sont des méthodes d'attaque. Ils sont de deux sortes: ceux du dehors et ceux du dedans.» A savoir, ceux qu’on utilise dans un lieu public et ceux qu’on utilise dans un lieu privé. Double dialectique du dehors et du dedans: le dehors (monde de la guerre) et le dedans (monde de l'amour), le dehors (lieux publics) et le dedans (lieux privés). Cette distinction, entre l'espace public où les rencontres se font sous le regard de tierces personnes et l'espace privé qui est un «cadre de participation» aux échanges de paroles dans lequel les tierces personnes présentes sont des «tiers ratifiés» comme dirait Erving Goffman (par exemple les entremetteuses), est d'autant plus importante dans le Kāmasūtra, que dans la vision du monde de Vātsyāyana les femmes sont enfermées dans l'espace privé comme nous allons voir.

Un sūtra est une formule aphoristique. Dictionnaire de Littré, entrée aphorisme: «Sentence renfermant un grand sens en peu de mots. Les aphorismes d’Hippocrate. On a de Mahomet quelques aphorismes de médecine, Voltaire [Essai sur les mœurs]. Remarque. Ce mot, qui était borné d’abord à la médecine, s’est étendu, et l’on dit maintenant des aphorismes politiques.» Je m’intéresse à trois types de traités sanskrits relevant du même genre littéraire: śāstra comme l’Arthaśāstra (traité de politique), sūtra comme le Kāmasūtra (traité d'érotique), et saṃhitā comme la Carakasaṃhitā (traité de médecine) dont les parties les plus anciennes sont en sūtra; disons en première approximation, des textes fixés au IIIe siècle de notre ère dans la forme où ils nous sont parvenus. Louis Renou a montré qu'ils constituaient un même genre littéraire. Ils sont rédigés dans un style intermédiaire ou composite dans lequel des sūtra (aphorismes) auraient été recouverts d'un bhāṣya (prose descriptive et narrative), et dans les traités médicaux une prose dérivée des sūtra alternant avec des kārikā (strophes versifiées). Renou soulignait aussi la prééminence du style nominal. Ce que nos langues européennes disent avec des propositions sujet-verbe-complément, le sanskrit et les langues vernaculaires classiques comme le tamoul, le bengali, etc., le disent au moyen de substantifs, suffixes et désinences équivalant à des propositions subordonnées, qu'il faut apprendre à traduire en les déployant dans des phrases descriptives et narratives.

Pour ma part, je vais plus loin que ces considérations stylistiques. Traités de politique, érotique et médecine partagent un même socle ontologique vitaliste. Cette présentation du Kāmasūtra est l'occasion pour moi de mettre en lumière sous un angle inédit le socle vitaliste, biologisant si l'on préfère, de la culture et de l'imaginaire indiens. Le modèle du vivant, c'est le végétal. La vie amoureuse et le jeu des passions en politique, comme la psychophysiologie que le médecin ayurvédique explore de son côté, reposent sur la théorie des humeurs et son corollaire, une problématique de la compensation des contraires, guérir les contraires par les contraires, vaincre les contraires par les contraires. J'y reviendrai pour conclure.

Les textes enseignent les bonnes pratiques. Point fondamental que Wendy Doniger dans Against Dharma, pp.89–90, met en évidence, les humains ont besoin de textes pour pouvoir agir à bon escient. Texte capital, la séquence des aphorismes 16 à 20 dans Kāmasūtra, I.2.16–20 et surtout le sūtra 20.

16. Les maîtres (ācāryāḥ) enseignent: «Pour ce qui est du Dharma [les lois morales, sociales et cosmiques], étant donné que [ce sont des choses] ne relevant pas du monde d'ici-bas (alaukika), il est besoin d'un texte (śāstra) pour l'enseigner. Etant donné qu'il faut auparavant user d'un stratagème (upāya) pour obtenir l'Artha [le pouvoir en politique et en amour], [on doit] tirer d'un texte (śāstrāt, ablatif) la connaissance (pratipatti) de [ce] stratagème (upāya).
17. Mais chez les animaux, étant donné que l'activité sexuelle (pravṛttatvāt kāmasya) s'effectue d'elle-même (svayaṃ) et tout le temps (nityatvāt), il n'y a pas d'action dictée (kṛtyam) par un texte.
18. Vātsyāyana enseigne: «Etant donné qu'un homme et une femme dépendent l'un de l'autre dans l'union sexuelle (samprayoga), un stratagème (upāya) est indispensable,
19. Et il n’y aurait pas (mā ca) obtention (pratipatti) [= connaissance] des stratagèmes (upāya), si elle ne venait du (ablatif de provenance) Kāmasūtra», mā copāyapratipattiḥ kāmasūtrād iti vātsyāyanaḥ //19

Sūtra I.2.20

tiryagyoniṣu punar anāvṛtatvāt strījāteś ca , ṛtau yāvadartham abuddhipūrvakatvāc ca pravṛttīnām anupāyaḥ pratyayaḥ //20

«Chez les animaux (tiryagyoni, locatif pluriel), par contre (punar), parce qu’il n’y a pas état d’enfermement (an-āvṛta-tvāt) [parce que (ablatif causal -tvāt) il n’y a pas (a-(n)- privatif) état (suffixe nominal –tva) d’être enfermé (āvṛta)] et (ca) cela vaut pour (génitif d’appartenance strījāteḥ) le sexe femelle (strī-jāti), — à la saison (ṛtu, locatif) des accouplements (pravṛtti) [pravṛtteḥ au génitif est en facteur commun, complément à la fois de ṛtau et de abuddhi], autant de fois que nécessaire (yāvadartham), et (ca) parce qu’il n’y a pas de pensée (a-buddhi) préalable (pūrvaka) de l’accouplement (pravṛtteḥ génitif en facteur commun) (a-buddhi-pūrvaka-tvāt) [= parce qu’ils s’accouplent sans y penser au préalable], ce qui provoque [les accouplements] (pratyaya = hetu, la cause de) est sans stratagèmes (an-upāya).»

Bien qu'exacte dans l'ensemble, la traduction anglaise de Wendy Doniger, qui est hermétique aux subtilités de la philosophie et de l'inclusivisme dans la pensée indienne, est parfois tendancieuse. C'est le cas sūtra 16 où elle traduit dharma par «religion» (ce qui est carrément un faux-sens), et sciemment ou non méconnaît la complémentarité, dans la doctrine de l'action dans l'Inde, entre les impératifs catégoriques qui relèvent de la Loi (le dharma) et les impératifs hypothétiques qui relèvent du Pouvoir (l'artha et le kāma). La distinction est clairement faite en sanskrit, sūtra 16, entre les lois du Dharma et les stratagèmes pour obtenir l'Artha, à la condition de reconnaître comme tout sanskritiste de bonne foi que le concept de Dharma enveloppe le concept de Loi et non pas le concept de religion.

Une distinction fondamentale est faite ci-dessus entre les animaux qui suivent leur instinct pour s'accoupler et les humains qui ont nécessairement recours à des stratégies amoureuses pour s'unir. Notons dans le vocabulaire la distinction entre kāmasya pravṛtti, «l'activité sexuelle», qui se déroule dans l'automatisme et la promiscuité, et samprayoga, «l'union sexuelle», qui présuppose des stratégies amoureuses. L'accouplement des animaux a pour finalité la fécondation et la procréation. Une seconde distinction fondamentale est implicitement faite entre la sexualité produisant une descendance — chez les humains, dans le cadre du mariage, l'union sexuelle «pour obtenir un fils» (putrārtham) — et la sexualité «pour le plaisir» (kāmārtham); d'autres sūtra le diront explicitement. Une troisième distinction fondamentale est aussi faite, sūtra 20, entre les femelles des animaux, qui «ne sont pas enfermées» (an-āvṛta), et les femmes, chez les humains, dont a contrario l'enfermement explique qu'il soit besoin de stratagèmes pour les aborder. Tout est dit ici en un mot des femmes comme objets de convoitise et de conquête.