ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Du dérèglement climatique
au déraillement de l’imaginaire collectif
The Great Derangement selon Amitav Ghosh

Séminaire du 7 janvier 2021

Amitav Gosh, anthropologue formé à Oxford et devenu un grand écrivain indien de langue anglaise, part de récits saisissants de désastres écologiques au Bengale et ailleurs en Inde pour interpréter la crise écologique d'aujourd'hui. Le dérèglement climatique induit selon lui un dérangement mental, une crise de folie collective dans notre culture contemporaine. Du fait que l'Inde soit le lieu d'origine de l'écologie militante dans les années 1970, la voix d'un Amitav Gosh est particulièrement autorisée. Les années 1970-80 constituèrent la première époque de l'histoire contemporaine de l'écologie en Inde. L'actualité brûlante à l'époque était celle de la destruction des forêts. Au tournant des années 1990, une autre actualité brûlante en Inde prit le relais, celle des désastres industriels et de la privatisation des 'commons'.

C’est alors que Arundathi Roy publie The Greater Common Good (1999), contre la politique des grands barrages menée par le gouvernement indien, et The Reincarnation of Rumpelstiltskin (2001), qui analyse la privatisation des canaux de distribution de choses essentielles comme l'eau et l'électricité. En mars 2002 elle est condamnée par la Cour suprême indienne pour avoir dénoncé la décision de justice autorisant la construction d'un barrage sur la Narmadā, condamnation symbolique d'un jour de prison et de 2000 roupies. Arundhati Roy se partageait de façon très rigide entre une œuvre romanesque d’où l’écologie était absente et une œuvre militante composée de témoignages excluant la fiction. Elle illustre, comme le remarque Ghosh, l’incapacité des écrivains des années 1990-2000 de traiter du dérèglement climatique dans des œuvres de fiction.

(Great Derangement, Part I §3 [désormais GD I.3]) It is a striking fact that when novelists do choose to write about climate change it is almost always outside of fiction. A case in point is the work of Arundhati Roy: not only is she one of the finest prose stylists of our time, she is passionate and deeply informed about climate change. Yet all her writings on these subjects are in various forms of non-fiction.

Amitav Ghosh inaugure donc une troisième époque, l’époque où les écrivains décrivent et racontent non pas le dérèglement climatique en lui-même, mais à travers l’étude de ce qu’il nomme literary imagination ou narrative imagination, le dérèglement de l’imaginaire collectif de nos sociétés mondialisées qui les rend aveugles à la véritable nature de la crise dans laquelle elles sont plongées. Le dérèglement du climat et la dérégulation de l’économie carbonée — la surexploitation des énergies fossiles — ne sont que le contexte matériel dans laquelle se produit une crise morale, une crise de la pensée collective, une crise de folie collective: nous sommes englués dans le Grand Dérèglement [mental], we are mired in the Great Derangement (GD II.8).

Cependant, comme l’a malicieusement montré Jean-Claude Galey au séminaire, Gosh partage à sa manière la schizophrénie qu’il reproche à Roy. Lui aussi se divise entre d’un côté sa sensibilité de romancier, qui lui permet de repérer la crise de l’imagination narrative dans la première partie du livre intitulée Stories, et de l’autre la prose militante de l’écrivain engagé dans les parties II et III du livre, respectivement intitulées History et Politics, qui rappellent des faits connus dans le style très académique de la dénonciation. Il dénonce l’Empire britannique et une logique d’Empire qui n’a jamais été aussi présente que dans la globalisation et le tournant numérique. Dans nos vies et dans nos choix, nous sommes prisonniers d’une conception du cours de l’Histoire totalement balisé par le progressisme quoi qu’il arrive, un modèle d’évolution historique qui ne nous laisse pas d’autre issue que de nous anéantir nous-mêmes. Rien de neuf dans cette mise en garde qui, comme le soulignait Jean-Claude Galey, rappelle jusque dans son impuissance à y changer quoi que ce soit les mises en garde de Karl Polanyi dans The Great Transformation en 1944. Dans ce qui suit je me suis limité à la partie Stories, où les qualités littéraires de Amitav Gosh lui donnent une capacité de perception que n’auront jamais les experts et autres spécialistes.

Ecrivain enraciné dans la culture bengalie, c’est en préparant un roman sur les Sundarbans dans le Delta du Bengale, publié en 2004 sous le titre The Hungry Tide [La marée affamée], qu’il prit conscience de la présence vivante parmi nous — the urgent proximity of non-human presences (GD I.2) — des éléments naturels: l’eau, l’air, la boue qui se manifestaient dans les inondations et les ensablements. En une nuit les berges d’un cours d’eau s’effondraient sous la poussée de la boue. Ailleurs les bancs de vase affleurant à la surface de l’eau se soulevaient et en quelques semaines, ensablant tout, faisaient disparaître la forêt de mangrove. La Terre devenait un personnage de roman. Dans ses carnets il notait en mai 2002: I do believe it to be true that the land here is demonstrably alive; that it does not exist solely, or even incidentally, as a stage for the enactment of human history; that it is [itself] a protagonist. Comme si dans les Sundarbans en 2002 Gosh rencontrait enfin ce personnage non-humain jusqu’alors méconnu et le reconnaissait. Mais cette reconnaissance n’aurait pas pu se produire, écrit-il, si quelque prise de conscience préalable de ce dont j’étais témoin n’avait pas déjà été implantée en moi dans mon enfance:

(GD I.2) I would not be able to speak of these encounters as instances of recognition if some prior awareness of what I was witnessing had not already been implanted in me, perhaps by childhood experiences, like that of going to look for my family’s ancestral village; or by memories, like that of a cyclone in Dhaka, when a small fishpond behind our walls suddenly turned into a lake and came rushing into our house; or by my grandmother’s stories of growing up beside a mighty river; or simply by the insistence with which the landscape of Bengal forces itself on the artists, writers and filmmakers of the region.

Quelle révélation lui était donc venue des histoires que lui racontait sa grand-mère? Avant la naissance du roman moderne, rappelle Gosh (GD I.6), les conteurs faisaient leurs délices des êtres et des événements extraordinaires, incongrus, invraisemblables. Les récits épiques en Inde, les Purāṇa, les Jātaka et la littérature narrative dans les langues vernaculaires comme les Dāstān en urdu, établissaient sur la longue durée, de renaissances en renaissances et de métamorphoses en métamorphoses, une continuité entre des mondes apparemment hétérogènes entre eux. C’est tout le contraire en occident. Les romanciers de la grande tradition bourgeoise occidentale comme Jane Austen s’ingéniaient, selon Gosh, à gommer toute incongruité, through the banishing of the improbable and the insertion of the everyday; tout ce qui pouvait paraître invraisemblable était rejeté en coulisses au profit de mille petits faits vrais de la vie quotidienne pour lisser le récit. Les romanciers qui ont introduit en Inde le Réalisme européen ont adopté cette technique; Gosh donne l’exemple de Bankim Chandra Chatterjee en bengali. Cette conversion à la modernité occidentale leur a fait perdre la capacité à reconnaître le mystérieux, l’étrange, l’inouï, the uncanny. Les romanciers modernes partagent cet aveuglement de l’imagination narrative avec les administrateurs coloniaux. Déjà dans la partie Stories du livre s’affirme la logique d’Empire dénoncée dans les parties suivantes. Le cadastre unifiait l’espace dans l’Empire britannique tout comme la mise en scène de la vie quotidienne dans le roman bourgeois unifiait le temps du récit:

(GD I.13) What the settings of fiction have in common with sites measured by surveyors [le cadastre des administrateurs coloniaux] is that they too are constructed out of discontinuities. Since each setting is particular to itself, its connections to the world beyond are inevitably made to recede (as, for example, with the imperial networks that make possible the worlds portrayed by Jane Austen and Charlotte Brontë).

Il n’est dès lors plus possible de faire le lien entre des événements climatiques situés dans des espaces-temps différents. Nous ne pouvons plus voir, par exemple (GD I.13), que les mêmes eaux qui envahissent les Sundarbans submergent aussi Miami Beach. Il faut l’imagination littéraire d’un Amitav Gosh pour faire le lien à Venise entre l’aqua alta, quand les eaux du lagon submergent les rues, et le bengali fréquemment entendu dans ces mêmes rues; les immigrés bangladeshi, devenus pizzaiolos et accordéonistes, retrouvent dans leur ville d’adoption cette montée du niveau de la mer qui les a fait fuir le Bengale. Il faut l’imagination littéraire d’un Amitav Gosh pour reconnaître à Venise comme dans les Sundarbans les Eaux comme un protagoniste non-humain de l’Histoire. Dans le canon de la littérature de fiction moderne, l’imagination s’est radicalement rétrécie et focalisée sur les humains. Les non-humains, bannis de la noble demeure du Roman sérieux, se sont trouvés cantonnés dans les appentis de la science fiction et des contes de fée:

(GD I.14) The literary imagination became radically centred on the human. Inasmuch as the non-human was written about at all, it was not within the mansion of serious fiction but rather in the outhouses to which science fiction and fantasy had been banished.

Ce déraillement de l’imagination est la source de l’aveuglement de nos élites devant le dérèglement climatique, tandis que la grande majorité des gens partout dans le monde, comme les petites gens qui, dans les Sundarbans, vivent en bordure de la forêt de mangrove, n’ont jamais douté que, tout comme les tigres et les chiens, les éléphants et les chevaux, les singes et bien d’autres animaux possèdent une intelligence et des émotions, les Eaux sont un personnage non-humain doté d’agency.