ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Le bouffon du roi était un brahmane

Séminaire du 18 novembre 2021

David Dean Shulman
The King and the Clown
in South Indian Myth and Poetry
Princeton NJ, Princeton University Press, 1985.

C'est par la lecture des textes sanskrits que j'aborde l'étude de la fonction royale, or les arts et lettres en sanskrit n'existeraient pas sans l'existence de la Cour et du mécénat royal. Le mécénat concrétise, dans le domaine des arts et lettres l'une des prérogatives essentielles du pouvoir politique, le patronage en anglais, qui est à la fois parrainage, protection, clientélisme et mécénat. La Cour royale ou princière, dans ses palais et à travers les temples fondés et richement dotés par l'autorité politique, était jadis le centre d'où se diffusaient (manuscrits) et d'où rayonnaient (rituels et spectacles) les «grandes formes» («textes» dont l'existence est souvent purement orale et dont les performances impliquent une grande part d'improvisation): les épopées, la poésie de cour, le théâtre. Grandes formes par opposition aux petites formes que sont les chants de mariage, de deuil, dans les rizières, etc. Ces grandes formes ont été formulées en sanskrit, ou dans telle ou telle langue de culture, ou encore dans des langues mixtes (au Kerala la langue perle-et-corail). C'est pourquoi, une des approches les plus naturelles pour définir la fonction royale, est de partir des textes et plus particulièrement du théâtre. Cette approche serait tout aussi naturelle pour définir la royauté en Europe. Au lieu de citer la Śakuntalā de Kālidāsa comme je vais le faire, je citerais alors Shakespeare. Dans l'une et l'autre culture existait jusqu'au 20e siècle une société de cour dans laquelle une des figures typiques du courtisan — un idéal-type, un rôle abondamment représenté au théâtre quoique souvent absent dans la réalité historique — était celle du bouffon du roi. David Shulman me donnait toutes les clés nécessaires pour entrer sur ce thème, le roi et son clown, dans l'étude de la fonction royale.

Mais lorsqu'on passe de la lecture des textes sanskrits à l'enquête sur le terrain, enquête qui se situa pour moi dans l'ancien royaume du Travancore au Kerala, on tombe inévitablement dans la sphère d'influence des universitaires américains et l'on doit veiller, autant que faire se peut, à échapper à l'idéologie dominante de l'anthropologie symbolique américaine qui imprègne The King and the Clown et à l'illusion selon laquelle l'exégèse des textes sanskrits, tamouls et telugu que Shulman a utilisés nous donneraient les clés d'interprétation de la fonction royale sans qu'il soit besoin d'étudier le contexte ethnographique, historique, social et politique de leur énonciation.

L'historien Burton Stein (1926–1996), constatant la faiblesse du pouvoir central en Inde du sud, avait appliqué à cette région du monde le modèle de «l'Etat segmentaire» inventé par les africanistes, ce qui signifie, pour faire court, un Etat dans lequel la suzeraineté rituelle ne coincidait pas avec la souveraineté politique. Stein décrivait un pouvoir royal fondé non pas sur la force et le contrôle physique du territoire mais sur une hégémonie rituelle de l'Etat sur les principautés qui le composent. Shulman reprend à Burton Stein cette polarité entre hégémonie rituelle et contrôle physique du territoire, mais pour éliminer de son ouvrage toute référence autre que symbolique au contrôle du territoire et aux frontières du royaume. Le roi que nous décrit Shulman est un personnage «tragique» (c'est le mot qu'il emploie) quotidiennement en butte aux intrigues de la cour, deeply involved in regulating and sustaining the hierarchy in the midst of a confused web of rivalries and fluctuating conditions (p.35). Le royaume que nous décrit Shulman est une société de cour dans laquelle l'exercice du pouvoir politique est bridé par son enfermement (its bounded condition) et son incapacité à résoudre les tensions internes dans le cadre ainsi fixé (its inability to solve its internal tensions within the given frame). Lorsqu'il franchit la frontière à la tête de ses troupes, le roi que nous décrit Shulman n'a d'autre ambition que de résoudre ces tensions internes. Thus the king will lead his armies into battle, or on long raids into enemy territories; the conflict-ridden body politic reaches beyond its borders in what would seem a symbolic expression of its essential unity. Shulman fait le lien (linkage) entre la question de l'autorité du roi et de sa légitimité et la faiblesse du pouvoir central. Cette perspective théorique lui vient de Jan C. Heesterman (1925–2014), l'éminent orientaliste hollandais. This linkage has been most suggestively worked out for ancient India by Heesterman, who uses the king's ultimate separation from the transcendent authority rooted in Brahminical values to explain the constraints upon the development of a strong political center (p.20). Les réalités de la géographie et de l'histoire ne comptent pour lui que dans la mesure où elles sont évoquées dans les textes littéraires (as reflected in literary texts) et subordonnées à une interprétation en quelque sorte métaphysique des formulations symboliques de la royauté dans la société médiévale, the classical dynamics of the medieval polity are studied through this society's symbolic articulation of kingship (toujours p.20). Construction d'une metaphysics of statehood (p.369). Les mots transcendence et transcendent reviennent respectivement 50 et 30 fois dans ce livre, dont les développements théoriques — devrais-je dire métaphysiques? — sont scolaires, redondants et jargonnants.

Le fond de la question néanmoins est parfaitement clair, s'il est permis de formuler les choses en termes proprement anthropologiques et en citant correctement les textes sanskrits. Au cœur du pouvoir politique se manifestent la solidarité, la distinction et la hiérarchie nécessaires entre deux fonctions, deux principes ou deux autorités qu'incarnent respectivement le brahmane et le roi. L'autorité du roi est garantie à travers la prééminence sur lui-même qu'il donne à l'autorité spirituelle du brahmane. C'est ce que veut dire Shulman en écrivant: The only legitimate Hindu ruler is one who recognizes his essential illegitimacy (p.369), mais les mots sont impropres. En sanskrit le Śatapatha Brāhmaṇa dit plus clairement: «Le prêtre rend le roi plus faible que lui-même et ainsi le roi sera plus fort que ses ennemis.» Et déjà dans le Ṛg Veda (trad. Dumézil) : «Il habite prospère dans sa demeure, à lui la terre prodigue tous ses dons, à lui le peuple obéit de lui-même, le roi chez qui le Brahmane marche le premier.» Citations prises chez Louis Dumont, Homo hierarchicus, Appendice C (La Conception de la royauté dans l'Inde ancienne), p.353 (une note à cet endroit précise les liens entre Heesterman et Dumont). Dumont analyse la relation personnelle que le roi entretient avec le brahmane qui est son chapelain attitré, son purohita. Mais ce n'est pas le seul brahmane entretenant une relation personnelle avec le roi.

Je viens d'évoquer la polarité entre le brahmane et le roi sur le mode tragique. j'aborde maintenant la question sur le mode comique et j'en reviens au bouffon du roi qui, je vais y insister, est un brahmane. c'est un personnage de théâtre et en Inde le théâtre joué, chanté, dansé a toujours fait partie intégrante de la vie de cour. Shulman distingue deux modes d'expression de la royauté dans les textes littéraires qui lui donnent sa matière, le mode tragique du (sk.) viraha («la séparation») évoqué brièvement ci-dessus, et le mode comique du (tamoul) viḷaiyāṭal («le jeu, les amusements», = sk. līlā). C'est le mode comique qui m 'intéresse ici et dans ma lecture des œuvres narratives (contes, épopées), de la poésie de cour et des pièces de théâtre qui mettent en scène la société de cour, je choisis d'étudier les situations comiques. Pour analyser les aspects comiques de la fonction royale, on doit partir de la tradition populaire des clowns dans la société rurale, car les village clowns (comme les appelle Shulman sans jamais préciser le contexte sociologique dans lequel ils se produisent ni s'ils sont sédentaires ou itinérants) nous révèlent les traits distinctifs et la nature de la comédie en Inde. Ces traits se manifestent avec régularité «dans le faisceau de symboles et de concepts qui constituent le rôle de roi», autrement dit la fonction royale, in the cluster of symbols and concepts that comprise the royal role» (Shulman, 153). Mais ces aspects comiques de la vie princière ont été individualisés et incarnés, par convention, dans ce personnage de théâtre qu'on appelle le bouffon du roi, en sanskrit le vidūṣaka, compagnon du nāyaka, le héros de la pièce qui est le plus souvent un roi. Pour définir ce qui lie le bouffon à la fonction royale, il faut étudier ce personnage dans le théâtre classique en sanskrit et la façon dont il est représenté dans la tradition dramatique, seule encore vivante aujourd'hui, du Kūṭiyāṭṭam au Kerala.

Premier trait spécifique, selon le Nāṭyaśāstra 35.80 (35.57 in Shulman, 156), «le vidūṣaka doit être un nain, aux dents ébréchées, bossu, la langue fourchue, défiguré, chauve, les yeux jaunes», vāmano danturaḥ kubjo dvijihvjo vikṛtānanaḥ/ khalatiḥ piṅgalākṣaś ca sa vidheyo vidūṣakaḥ//. Dans le théâtre populaire, les estropiés qui suscitent le rire (the comic cripples) sont une insulte à l'ordre naturel des choses. De même dans le théâtre classique, le vidūṣaka fait contrepoint par sa difformité grotesque à la noblesse (loftiness) des sentiments du héros, le nāyaka. Le rôle du vidūṣaka est de faire contraste avec la tonalité globale d'une scène amoureuse par exemple et d'en tempérer l'intensité. Il agit comme une sorte de pôle négatif du sentiment mis en scène, a kind of negative pole to rasa as such, a bungling [un cafouilleur], dit Shulman (p.157) qui cite une remarque de Madeleine Biardeau dans son compte rendu de l'ouvrage fondamental de Kuiper, Varuṇa and Vidūṣaka: les difformités du vidūṣaka sont semblables à celles qui vous déconsidèrent et vous interdisent d'être un yajamāna, c'est-à-dire de commanditer un saṃskāra ou rituel hindou. Se goinfrant de gâteaux et confiseries, le bouffon interprète tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend en termes gastronomiques. Les relations entre le nāyaka et son vidūṣaka sont d'autant plus intenses qu'elles marient, sur la base d'une essentielle incongruité, les sentiments éthérés du héros aux besoins du ventre chez son clown, the relation depends for its forcefulness upon an essential incongruity, the high-flown sentiments of the hero wedded to the absurdly human, earthy, and corporeal attitudes of his clown (p.160). Shulman reprend à Kuiper (1979, p.210) la thèse d'une polarité entre la pravṛtti du héros (le nāyaka), sa joie de vivre qui le tire vers le haut, et la nivṛtti du bouffon, ses tergiversations, son auto-dérision qui tirent son maître vers le bas.

Mais ce n'est pas tant le contraste entre le héros (le roi) et son brahmane bouffon (son faire-valoir) qu'il faut étudier, que le mélange d'attributs contradictoires propre au vidūṣaka lui-même: 1°) un brahmane, mais qui parle prākrit, 2°) son ignorance et sa bêtise (foolishness), mais une forte prédisposition à faire de l'esprit et dire au roi ses franches vérités (a marked propensity for wit and for uttering plain truths), 3°) un attachement crucial au langage, mais des paroles de mauvais goût, 4°) une ambiguïté ontologique qui place le clown sur le fil du rasoir entre différentes réalités. Bien qu'idiot, le vidūṣaka n'est pas un simple d'esprit, mais un brahmane trop paresseux pour se cultiver en sanskrit. He exemplifies the notion that half an education (which, according to the Kāmasūtra, is precisely what the vidūṣaka can claim) is worse than none (p.161). Le Kāmasūtra en effet fait figurer le vidūṣaka dans l'entourage du nāgaraka, l'homme du monde qui mène une vie princière, en précisant que ce confident qui fait rire la société «n'a qu'un demi-savoir» (ekadeśavidya, I.4.33).

Second trait spécifique donc, le vidūṣaka est presque toujours un brahmane et je dirais volontiers que la relation du roi à son brahmane bouffon, le vidūṣaka, est une variante comique de la relation du roi à son brahmane chapelain, le purohita. Shulman joue sur les mots en déclarant (p.156) que le vidūṣaka n'est pas un fou du roi ni un bouffon du roi, not a court jester or court fool. Déclaration contraire à celle que constituait le titre même du livre affirmant implicitement le lien entre the king and the clown. C'est une approche orientaliste des choses de l'Inde, c'est-à-dire la projection sur l'Inde d'un thème fondamental de la culture européenne, le clown raisonnant son maître, le fou maître de sagesse, la sagesse des fous (wise fools). Une projection que Shulman démentit aussitôt en disant que Non! Le brahmane bouffon ne se situe pas comme le fou du roi chez Rabelais ou Shakespeare entre folie et sagesse, mais entre raffinement et grossièreté. Pour aller plus loin que les descriptions orientalistes ou culturalistes de Shulman qui restent à la surface des choses, il faut étudier les valeurs qui orientent l'action et les catégories de la pensée collective qui définissent la fonction du bouffon à la Cour et ses rapports d'intimité avec le prince ou le roi. Ces valeurs et ces catégories sont différentes d'une culture à une autre. En Europe, tel que décrit dans le Gargantua de Rabelais et dans les pièces de Shakespeare, le personnage du bouffon, oscillant entre folie et sagesse, se définit par rapport à la Raison: constamment il déraisonne, mais pas toujours et il est parfois lumineux. En Inde, le personnage du vidūṣaka, oscillant entre la distinction innée du brahmane et la grossièreté du glouton mal éduqué, se définit par rapport à la Pureté: constamment grossier, mais pas toujours et il est parfois fine mouche, comme on va le voir dans Śakuntalā. C'est un bouffon d'une autre espèce que les fous du roi chez Rabelais et Shakespeare qui dans leur folie expriment une certaine sagesse. La sagesse des fous (wise fools) est une des catégories fondamentales de la culture européenne. Mais la bêtise du vidūṣaka relève d'une autre table des catégories, spécifique de l'Inde.

The vidūṣaka does have a bearing upon what may be seen as the ontological issues of the drama. He may be less penetrating, in his psychological and social observations, than the Shakespearian clowns, but he is at least as deeply involved as they are in defining and examining the nature and the true limits of the heroes' experience (especially his romantic passion). Indeed, the vidūṣaka's role in this respect is central, recurrent, and often explicit (Shulman, 161). Prenons-en pour exemple la scène du portrait à l'acte VI de Śakuntalā. Le roi, peintre accompli, entreprend d'achever le portrait de son amour perdu, Śakuntalā, entourée de ses deux compagnes. Il est si profondément immergé dans la scène qu'il est en train de peindre que le tableau se confond avec la réalité et le bouffon entretient et même partage son illusion. Mais est-ce une illusion ou une autre réalité?

Le bouffon: — Tiens! La belle enfant cache son visage de ses doigts aussi gracieux que les rouges bourgeons du lotus. Immobile, elle paraît toute tremblante. Pourquoi? (Il observe avec attention et comprend.) Ah! c'est cette canaille d'abeille qui vole leur miel aux fleurs et s'attaque au visage de la belle!
Le roi: — Qu'on arrête cet effronté personnage!
Le bouffon: — Vous seul, qui châtiez les impudents, avez pouvoir de lui faire obstacle.
[Le roi menace l'abeille de l'emprisonner «dans le sein d'un lotus» en donnant ordre au soleil de se coucher pour que le lotus se ferme au coucher du soleil.]
Le bouffon: — Ne craindra-t-elle pas un aussi terrible châtiment? (En riant, à part.) Il est fou! Et moi-même, je le suis devenu à son contact. (Haut.) Ah ça! Ce n'est qu'un tableau!
Le roi: — Comment! Un tableau?

Le Théâtre de Kālidāsa, traduit du sanskrit et du prākrit, présenté et annoté par Lyne Bansat-Boudon, Paris, Gallimard (Connaissance de l'Orient), 1996. Lire cette scène aux pages 191–195. Remarquable traduction de Lyne Bansat-Boudon dont les notes valent leur pesant d'or.

Première explication, le bouffon dissipe une illusion et ramène à la réalité le héros exalté. Seconde explication, il est celui qui transgresse la frontière entre deux mondes ou deux réalités, car c'est le bouffon qui le premier aperçoit l'abeille et c'est encore lui qui clôt l'épisode en restaurant la frontière entre la diégèse (le monde où l'abeille fait peur à la belle) et le spectacle metadiégétique (le monde où le roi peint le portrait de sa belle). Le bouffon a pour fonction d'opérer des allers-retours entre ces deux mondes constitutifs de la société de cour qui toujours se donne en spectacle, autrement dit, la théâtralité de la fonction royale que sociologues (Norbert Elias dans La Société de cour) et anthropologues (Clifford Geertz dans Negara) ont décrite.

A sa manière, Shulman développe ces deux explications. Du mot sanskrit vidūṣaka, les pandits donnent traditionnellement deux étymologies aussi incertaine l'une que l'autre. Si ce mot dérive de la racine verbale VID– (savoir), il désigne un cuistre au demi-savoir. s'il dérive de la racine verbale vi-DUṢ– (vicier, gâcher), il désigne celui qui a pour fonction de détruire l'illusion du roi. The clown brings the hero crashing back into a prosaic and unhappy world… romantic union is converted back into everyday loss and separation (Shulman, 163). Mais simultanément Shulman reprend l'interprétation de Kuiper (1979, 208–209) fondée sur la dualité cosmique et le conflit cosmogonique entre les dieux (devas) conduits par Indra et les démons (asuras) conduits par Varuṇa. The vidūṣaka stands in relation to the nāyaka as the complex, inauspicious Varuṇa stood in relation to Indra, specifically in the Vedic verbal contest that expressed the cosmogonic strife [le conflit cosmogonique] of the two cosmic powers — the forces of the asuras against those of the devas, the pole of nivṛtti as opposed to that of pravṛtti, withdrawal… pitted against creation… (Shulman, 165). La vie sociale et politique incorpore cette dualité de forces positives et négatives entre lesquelles le brahmane bouffon du roi opère une médiation.

Mais que s'est-il passé dans la scène dont j'ai rapporté quelques répliques? Il s'est produit ce que Gérard Genette et ses disciples (c'est une spécialité de l'Ecole, voyez Pier et Schaeffer, Métalepses, Editions de l'Ehess, 2005) ont décrit sous le nom de métalepse narrative. On a quitté l'espace-temps du palais royal pour entrer dans l'espace-temps du tableau où une jeune femme dans une clairière en forêt se fait attaquer par une abeille. Puis à un moment donné le bouffon dissipe les fantasmes de la passion et ramène le roi «à la réalité» comme on dit chez nous en Occident… Pour Shulman, oui, aux illusions d'une passion «romantique» — mot ô combien impropre! — s'oppose ici «la» réalité. Mais pour moi ce sont deux réalités qui coexistent. Le vidūṣaka est, si j'ose dire, le maître des métalepses, celui qui permet de passer au-delà du miroir. Cette fonction est attachée à sa folie, à sa difformité, à sa brahmanité. Si un tel personnage a une telle importance lorsqu'on peint la société de cour au théâtre et dans la littérature narrative, c'est que cette société toujours se donne à elle-même en spectacle. Dans cette scène de Śakuntalā le roi se regarde lui-même être roi.


F.B.J. Kuiper, Varuṇa and Vidūṣaka. On the origin of the Sanskrit drama, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, 1979.
Clifford Geertz, Negara. The Theatre State in 19th Century Bali, Princeton NJ, Princeton University Press, 1980.
Madeleine Biardeau, Compte rendu de Varuṇa and Vidūṣaka. On the origin of the Sanskrit drama, Verhandelingen der Koninklijke Nederlandse Akademie van Wetenschappen, Afd. Letterkunde, Nieuwe Reeks, deel 100, by F.B.J. Kuiper, Indo-Iranian Journal, Vol.23, No.4 (October1981), pp.293–300.
Keith N. Jefferds, Vidūṣaka versus fool: A functional analysis, Journal of South Asian Literature, Vol.16, No.1 (Winter, Spring 1981), pp.61–73 (Asian Studies Center, Michigan State University).
Charles F. Keyes, Review of : Negara. The Theatre State in Nineteenth-Century Bali by Clifford Geertz, American Ethnologist, Vol.9, No.1 (Feb., 1982), pp.196–197.
Emmanuel Terray, Compte rendu de Clifford Geertz, Negara. The Theatre State in 19th Century Bali, L'Homme, t.24, n°1 (janvier- mars 1984), pp.116–119.
Norman Cutler, Review of: The King and the Clown in South Indian Myth and Poetry, by David Dean Shulman, Journal of Asian Studies, Vol.45, No.5 (Nov. 1986), pp.1108–1110.
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