ETHNOGRAPHIE MALAYĀḶAM ET PHILOSOPHIE EN ASIE DU SUD

Anthropologie sociale en Inde et Asie du sud
Concepts et actualités

Jean-Claude Galey et Francis Zimmermann

Cycle 2020–2021

Sur la base d'une ethnographie recueillie sur le terrain au cours de nos recherches, nous nous sommes efforcés, en nous répartissant les rôles, de croiser nos approches sur de grandes questions d'actualité dans l'Inde et l'Asie du sud, à partir des aspects économiques, sociaux et politiques de la question d'un côté, et de l'interprétation des textes composés dans telle ou telle des langues de l'Inde de l'autre, pour en faire ressortir in fine les aspects symboliques, esthétiques et religieux. Nous limitons ce compte rendu à quelques uns des thèmes étudiés.

Jean-Claude Galey en début d'année ouvrit le dossier de la multiplication des identités communautaires et confessionnelles. En remontant le cours de l'histoire politique et culturelle, il retraça les trois étapes dans l'invention d'une identité nationale en Inde à l'époque contemporaine —  au dix-neuvième siècle l'invention de l'hindouisme, puis autour de l'Indépendance le nationalisme de Nehru sortant la religion du jeu politique, et enfin à partir de l'état d'urgence instauré par Indira Gandhi (1975) l'émergence d'un Etat illibéral. Il procéda à rebours, d'abord pour analyser en détail à partir de la situation actuelle les interactions entre identité collective, loyautés culturelles et idéologie universaliste, ensuite pour amorcer le dialogue avec Francis Zimmermann sur l'invention d'une spécificité hindoue de l'Inde. Ce dernier aborda la question à partir d'une analyse anthropologique et linguistique des différentes manières dont on a utilisé les textes — sanskrits mais aussi bengalis ou tamouls — et les différents genres littéraires — en particulier les chants dévotionnels et les épopées — pour construire ce que depuis le dix-neuvième siècle on appelle l'hindouisme et la spécificité hindoue de l'Inde.

Le séminaire de rentrée en janvier fut consacré à une lecture croisée du livre désormais classique de Amitav Gosh, The Great Derangement (2016). La crise planétaire du changement climatique y est analysée par un anthropologue devenu grand écrivain, à travers des récits saisissants de désastres écologiques en Inde, au Bengale et ailleurs, et des digressions éclairantes sur l'histoire du roman en Occident et la spécificité des littératures indiennes.

A partir d'un exemple pris chez Saskia Kersenboom (Word, Sound, Image, 1995), Francis Zimmermann  présenta les liens de la danse avec le théâtre en Inde et, pour citer une précieuse synthèse de la question, «un autre invariant distinctif, sa narrativité, corollaire de son expressivité: le danseur ou la danseuse en effet raconte par ses gestes et ses expressions de visage (abhinaya) une histoire, le plus souvent un épisode de la vie de Krishna. Il la mime, en dialogue avec les musiciens… Danser est ainsi donner à voir dans un corps-parole la fable du monde» (Annie Montaut, section Hindi entrée Danse, dans P. Legendre, ed., Tour du monde des concepts, 2013).

Une lecture critique du livre controversé de Wendy Doniger, Against Dharma (2018), nous a conduits à explorer l'art indien des stratégies politiques et amoureuses. L'amour et la guerre, c'est l'un des schèmes structurant la pensée et la sensibilité collectives en Inde. Dans la poésie tamoule ancienne, c'est le couple akam (le monde intérieur, les poèmes d'amour) et puam (le monde extérieur, les poèmes guerriers). Et dans les textes fondateurs en sanskrit, c'est la complémentarité entre l'Arthaśāstra et le Kāmasūtra, qui nous donne une clé d'interprétation non seulement de la vie sociale et politique mais surtout de ce que les anthropologues américains des années 1980 appelaient the politics of emotion, une formule associant deux faux-amis de la langue anglaise qu'on peut traduire avec exactitude par «les stratégies [ou stratagèmes] de la vie affective» en Asie du sud. Jean-Claude Galey a complété cette analyse en fin d'année en dévoilant à la fois l'actualité et l'inactualité de l'Arthaśāstra. Science du gain matériel dans son enseignement pragmatique, l'Arthaśāstra traite moins de l'Artha en général que de l'Artha royal. Il enseigne comment un roi doit agir pour le bien-être de ses sujets, l'accroissement de son royaume et le devoir éthico-moral d'un politique culturellement formaté. On a beaucoup sollicité ce texte en le comparant, à tort, au Prince de Machiavel ou aux traités chinois sur la guerre pour n'en retenir que les aspects militaires et stratégiques et négliger sa dimension de gestion économique pourtant au cœur de ses préoccupations. Nous avons ensemble pour conclure insisté sur sa forme stylistique et dialogique qui, à bien des égards, s'apparente aux constructions déjà repérées, les années précédentes, dans nos analyses des grandes épopées.